Le dilemme du leader senior dans la Silver Économie

Le dilemme du leader senior dans la Silver Économie

Le dilemme du leader senior

Être leader sur un marché de la Silver Économie est une force.

Mais cela peut aussi devenir un piège.

Lorsqu’une entreprise domine une catégorie — téléassistance, adaptation du logement, résidence services seniors, aides techniques, services à domicile — elle finit souvent par rencontrer la même question :

comment continuer à croître quand le marché activé commence à plafonner ?

C’est là qu’apparaît ce que j’appelle le dilemme du leader senior.

D’un côté, l’entreprise a tout intérêt à assumer fortement sa spécialisation. Être identifié comme le spécialiste des seniors rassure les clients qui ont déjà accepté leur besoin, augmente la confiance et facilite la décision.

De l’autre, cette même spécialisation peut devenir un frein lorsqu’il faut aller chercher ceux qui ne se reconnaissent pas dans l’univers de la vieillesse, de la dépendance ou du « produit senior ».

Le leader doit alors réussir quelque chose de beaucoup plus difficile qu’il n’y paraît :

rester extrêmement crédible auprès du marché activé, tout en devenant acceptable pour le marché ambivalent et une partie du marché réfractaire.

C’est précisément là que le Modèle STS apporte une autre lecture de la croissance.

Trois stratégies possibles pour continuer à croître

Lorsqu’un leader atteint un certain niveau de maturité, trois grandes stratégies s’offrent à lui.

StratégieObjectifAvantageLimite
Prendre des parts de marchéGagner davantage de clients déjà activésCroissance rapide si le marché est importantDépend de la taille du marché activé
Se différencierCréer une préférence dans la catégorieAméliore la valeur perçue et la margeEffet parfois lent sur les volumes
Élargir le marchéFaire entrer de nouveaux clients dans la catégorieCréation d’un nouveau relais de croissanceNécessite de réduire les freins psychologiques et identitaires

Ces trois stratégies peuvent évidemment coexister.

Mais elles ne répondent pas au même problème.

Et surtout, elles n’utilisent pas nécessairement le même marketing.

Première stratégie : prendre davantage de parts du marché activé

La première option est la plus évidente.

Si le marché activé est suffisamment important, l’entreprise peut chercher à en capter une part croissante.

Elle va alors renforcer tout ce qui rassure :

sa notoriété, son expertise, son ancienneté, son réseau de distribution, ses preuves sociales, ses garanties, sa présence médiatique.

Elle peut également rechercher une logique de coût-volume.

Plus de clients permet plus de volume. Plus de volume peut permettre de réduire certains coûts. Une puissance commerciale plus importante peut accroître encore la visibilité et la distribution.

Dans cette logique, se présenter comme le spécialiste des seniors peut être extrêmement efficace.

Car le client activé a déjà franchi une étape essentielle.

Il ne se demande plus :

« Est-ce que ce produit est fait pour moi ? »

Il se demande :

« Quel fournisseur dois-je choisir ? »

Dans ce cas, être leader constitue un puissant réducteur de risque.

Le raisonnement implicite devient :

« Si beaucoup de personnes leur font confiance, je prends moins de risques en les choisissant. »

Cette stratégie peut être très performante.

Mais elle possède une limite structurelle :

elle permet essentiellement de gagner des parts d’un marché qui existe déjà.

Deuxième stratégie : se différencier à l’intérieur du marché activé

Une entreprise peut aussi chercher à croître par la différenciation.

Nouveau produit.

Nouveau service.

Meilleure expérience client.

Montée en gamme.

Innovation technologique.

C’est indispensable pour maintenir son avantage concurrentiel.

Mais il existe une difficulté souvent sous-estimée.

Une innovation, lorsqu’elle arrive sur un marché, commence généralement par toucher une fraction seulement des clients.

Même excellente, elle ne transforme pas nécessairement immédiatement le volume global de l’entreprise.

Elle peut préparer la croissance future, améliorer la marge ou différencier la marque.

Mais elle ne suffit pas toujours à constituer un véritable relais de croissance à court terme.

Surtout lorsque le marché activé lui-même reste limité.

Troisième stratégie : agrandir le marché

C’est ici que le problème devient plus intéressant.

Une entreprise peut décider de ne plus seulement chercher à prendre des parts à ses concurrents.

Elle peut chercher à augmenter la taille du marché réellement accessible.

Le Modèle STS distingue justement plusieurs situations.

Il y a les clients activés, qui reconnaissent leur besoin et sont déjà susceptibles d’acheter.

Il y a les clients ambivalents, qui perçoivent parfois l’intérêt de l’offre mais hésitent, repoussent ou ressentent des contradictions.

Et il existe un marché réfractaire, constitué de personnes qui peuvent objectivement avoir un besoin mais qui refusent la catégorie, le produit ou ce que celui-ci représente.

C’est souvent là que se trouve le principal réservoir de croissance.

Mais c’est aussi là que commence le dilemme.

Tous les marchés ne se posent pas la même question

Le problème est que les trois marchés ne sont pas au même stade de décision.

Type de marchéQuestion dominanteCe qui rassureCe qui peut bloquer
Marché activé« Quel acteur choisir ? »Expertise, leadership, réputation, prix, garantiesRisque, coût, comparaison concurrentielle
Marché ambivalent« Est-ce vraiment nécessaire maintenant ? »Projection, bénéfices concrets, simplicitéReport, contradiction interne, peur du changement
Marché réfractaire« Pourquoi entrerais-je dans cet univers ? »Déstigmatisation, cohérence identitaire, recadrageÉtiquette senior, vieillesse, dépendance, perte de statut

C’est un point fondamental du Modèle STS :

un message très efficace pour le marché activé peut être contre-productif pour le marché réfractaire.

Modèle STS - 4MA visuel de base avec frederic serriere

Le problème : ce qui rassure les uns peut repousser les autres

Prenons un exemple simple.

Une entreprise spécialisée dans l’adaptation du logement peut affirmer :

« Le spécialiste de l’aménagement du domicile des seniors. »

Pour une personne qui cherche déjà une douche adaptée ou un monte-escalier, cette formulation est rassurante.

Elle confirme l’expertise.

Elle facilite le choix.

Elle réduit le risque.

Mais pour une personne qui ne se considère pas comme vieille, fragile ou dépendante, le même message peut créer une autre réaction :

« Ce n’est pas pour moi. »

Même lorsque le besoin fonctionnel existe.

C’est l’un des points fondamentaux du Modèle STS :

un besoin ne devient pas automatiquement un marché.

Pour qu’une décision soit possible, l’offre doit aussi être cohérente avec l’identité de la personne et ne pas générer trop de frictions psychologiques.

Une communication très spécialisée « seniors » peut donc être extrêmement efficace sur le marché activé tout en renforçant le rejet du marché réfractaire.

Le risque inverse : devenir tellement généraliste qu’on perd son avantage

Il serait tentant de conclure :

« Il suffit donc de supprimer toute référence aux seniors. »

Ce serait une erreur.

Car l’entreprise risque alors de tomber dans une autre difficulté.

Si elle devient trop généraliste, elle entre brutalement en concurrence avec tous les acteurs de sa catégorie.

Une entreprise spécialisée dans les salles de bains seniors devient alors simplement une entreprise de salles de bains.

Un spécialiste de l’adaptation du logement devient un aménageur parmi d’autres.

Un acteur de prévention devient un prestataire de services généraliste.

La différenciation disparaît.

Le client peut alors se demander :

« Pourquoi choisir cette entreprise plutôt qu’un installateur local ou une grande enseigne ? »

C’est ici qu’apparaît l’effet ciseaux.

D’un côté :

trop senior, l’entreprise se limite au marché activé.

De l’autre :

pas assez senior, elle perd son expertise perçue et entre en concurrence avec les généralistes.

Elle peut alors perdre sur les deux tableaux.

Moins attractive pour les personnes réfractaires.

Et moins différenciante pour les personnes activées.

Le véritable enjeu : séparer expertise et promesse

Le problème n’est donc pas de choisir entre :

être senior

ou

ne plus être senior.

Il faut distinguer deux choses que beaucoup d’entreprises confondent :

la catégorie d’expertise

et

la catégorie de décision.

Une entreprise peut rester extrêmement spécialisée dans les problématiques liées au vieillissement.

Elle peut disposer de vingt ans d’expérience, de milliers de clients, de professionnels formés, d’une connaissance fine des usages et des fragilités liées à l’âge.

Cette expertise est une force.

Elle doit être conservée.

Mais le consommateur ne devrait pas forcément être obligé d’accepter une identité de « senior fragile » pour pouvoir acheter.

C’est là que se trouve la différence.

La spécialisation peut rester dans la preuve.

La promesse peut devenir plus ouverte.

Par exemple :

au lieu de dire :

« Une douche pour seniors »

on peut dire :

« Une salle de bains plus facile à vivre. »

Au lieu de :

« Sécuriser votre logement face à la perte d’autonomie »

on peut dire :

« Faire évoluer votre logement pour continuer à vivre comme vous le souhaitez. »

Le produit peut rester spécialisé.

L’expertise peut rester spécialisée.

Mais la signification psychologique de l’achat change.

Désenioriser la promesse sans désenioriser l’expertise

C’est probablement le point d’équilibre le plus intéressant.

Je le résumerais ainsi :

désenioriser la promesse, sans désenioriser l’expertise.

Le leader conserve les éléments qui rassurent le marché activé :

  • son expérience,
  • sa spécialisation,
  • sa maîtrise des problématiques liées à l’âge,
  • ses garanties,
  • ses références,
  • son réseau.

Mais il évite de faire de la vieillesse, de la dépendance ou de la fragilité la porte d’entrée obligatoire vers l’achat.

La personne peut ainsi acheter pour le confort, la simplicité, la liberté, la continuité de vie ou l’évolution de son logement.

Sans devoir penser :

« J’achète cela parce que je suis vieux. »

C’est une différence fondamentale.

Le vrai relais de croissance n’est parfois pas une nouvelle offre

Les dirigeants cherchent souvent la croissance dans :

une nouvelle gamme,

une acquisition,

une nouvelle technologie,

une nouvelle campagne,

une nouvelle cible.

Mais pour certains leaders de la Silver Économie, le principal relais de croissance peut être ailleurs.

Il peut résider dans leur capacité à faire entrer davantage de personnes dans le marché.

Autrement dit :

passer d’une stratégie de part de marché à une stratégie de taille du marché décidable.

C’est une différence majeure.

Un leader peut doubler sa part de marché sans que le marché lui-même ne progresse.

Mais s’il réussit à réduire les résistances qui empêchent une partie des consommateurs de décider, il modifie la taille même du marché accessible.

C’est beaucoup plus difficile.

Mais potentiellement beaucoup plus puissant.

Le dilemme du leader senior

Le leader de la Silver Économie doit donc arbitrer entre trois ambitions :

dominer davantage le marché activé,

se différencier à l’intérieur de ce marché,

ou

élargir le marché en allant chercher les ambivalents et certains réfractaires.

Il n’existe pas de réponse universelle.

Tout dépend de la taille du marché activé, de son niveau de concurrence, des marges disponibles, de la structure de coûts et du potentiel d’activation des personnes encore hors marché.

Mais lorsqu’un marché activé devient trop petit ou trop concurrentiel, continuer à parler toujours plus fort aux mêmes clients finit par produire des rendements décroissants.

Il faut alors poser une autre question :

qu’est-ce qui empêche aujourd’hui des personnes ayant objectivement besoin de notre offre de se considérer comme des clients possibles ?

C’est ici que commence véritablement le travail du Modèle STS.

Parce que dans de nombreux marchés de la Silver Économie, la croissance ne dépend pas seulement du nombre de personnes qui vieillissent.

Elle dépend du nombre de personnes qui peuvent se projeter dans la décision.

Et pour un leader, le prochain relais de croissance peut être précisément là :

rester le spécialiste incontestable de son marché, tout en permettant à davantage de personnes d’y entrer sans avoir le sentiment de devenir quelqu’un qu’elles ne veulent pas être.