Cohabitation intergénérationnelle : quand le besoin ne suffit pas à créer un marché
Lors d’une étude menée avec la Chambre de commerce et d’industrie de La Réunion en 2025, nous avions évoqué avec des Seniors, dans un focus group, l’idée de la cohabitation intergénérationnelle.
L’idée est simple : des seniors disposent parfois d’une chambre libre. Des jeunes rencontrent de grandes difficultés pour se loger. Pourquoi ne pas organiser leur rencontre ?
Les premières réactions étaient positives.
Les seniors présents reconnaissaient les difficultés des jeunes. À La Réunion, où les loyers peuvent être élevés, la question du logement est particulièrement sensible.
Le principe leur semblait utile. Presque évident.
Puis nous leur avons posé une autre question :
Accepteriez-vous, vous-même, d’accueillir un jeune chez vous ?
L’ambiance a brusquement changé. La réponse est devenue très majoritairement négative.
Sur le papier, tout semble réuni
La cohabitation intergénérationnelle répond à deux réalités difficiles à contester.
D’un côté, de nombreux jeunes, notamment les étudiants, peinent à trouver un logement accessible.
De l’autre, beaucoup de personnes âgées vivent seules, parfois dans des logements devenus trop grands pour elles.
Le dernier baromètre des Petits Frères des Pauvres estime même que 750 000 personnes âgées seraient aujourd’hui en situation de « mort sociale », c’est-à-dire privées de relations régulières avec leurs différents cercles de sociabilité.
Il existe donc un besoin de logement et le présence.
Lorsque l’on rapproche ces chiffres, le marché paraît immense.
Pourtant, dans les faits, la cohabitation intergénérationnelle reste limitée à quelques milliers de binômes en France.
Certaines associations parviennent à organiser ces rencontres. Des entreprises privées ont également tenté de développer ce marché.
Plusieurs ont rencontré des difficultés. Certaines ont même cessé leur activité.
Je me souviens d’avoir parlé avec un responsable d’un fonds, qui avait investi dans une start-up qui me disait « je sais que le marché est difficile, mais les fondateurs ont de l’expérience et nous parions sur leur capacité à craquer le marché ».
Finalement, cet espoir ne s’est pas concrétisé.
Une chambre libre n’est pas toujours disponible
Dans les études de marché, une chambre inoccupée peut facilement devenir une chambre disponible.
Dans la vie réelle, ce n’est pas la même chose.
Accueillir un jeune ne consiste pas simplement à utiliser quelques mètres carrés inutilisés.
Cela signifie faire entrer une personne dans son intimité.
Le logement n’est pas seulement une surface disponible.
C’est un territoire personnel.
C’est probablement ce que les seniors interrogés exprimaient lorsqu’ils évoquaient l’image parfois négative qu’ils pouvaient avoir des jeunes générations.
Nous retrouvons cette même différence dans la plupart des secteurs de la Silver économie : une différence entre le marché des besoins et le marché activité.
Le marché des Seniors est un marché de décision.
Ils ne rejetaient pas nécessairement les jeunes.
Ils redoutaient surtout ce qu’ils ne connaissaient pas.
« Il faudrait d’abord bien connaître la personne »
Une demande revenait régulièrement dans les échanges.
Avant d’accepter la cohabitation, les seniors voulaient pouvoir bien connaître le jeune.
Ils souhaitaient rencontrer la personne, échanger avec elle, comprendre son mode de vie et sentir si la cohabitation pouvait réellement fonctionner.
Une autre demande était tout aussi importante : pouvoir mettre rapidement fin à l’hébergement en cas de difficulté.
Là encore, la demande est compréhensible.
Le senior veut rester maître de son domicile.
Il veut pouvoir sortir facilement de la relation si celle-ci devient inconfortable.
Mais, de son côté, le jeune recherche précisément l’inverse : un logement stable.
Le marché démographique surestime souvent le marché réel
Lorsqu’une entreprise analyse ce type de marché, elle peut facilement raisonner ainsi :
Combien de seniors vivent seuls ? Combien possèdent une chambre libre ? Combien de jeunes cherchent un logement ?
Le résultat peut être impressionnant.
Mais il ne mesure pas réellement un marché.
Il mesure une population concernée par un besoin.
Or, être concerné ne signifie pas être prêt à décider.
Un senior peut souffrir de solitude sans vouloir partager son domicile.
Il peut reconnaître les difficultés des jeunes sans souhaiter en accueillir un.
Il peut trouver la cohabitation intergénérationnelle utile tout en estimant qu’elle ne correspond pas à sa manière de vivre.
Ce décalage ne relève pas de l’irrationalité.
Il montre simplement que la décision dépend d’autres éléments que du besoin.
Entre le besoin et la décision
C’est ici qu’apparaît la différence entre le marché démographique et le marché activé.

Le marché démographique regroupe toutes les personnes qui semblent concernées par le problème.
Sur ce critère, la cohabitation intergénérationnelle dispose d’un potentiel considérable.
Le marché activé est beaucoup plus réduit.
Il correspond aux personnes qui ne se contentent pas d’approuver le principe, mais qui commencent à envisager réellement la solution pour elles-mêmes.
Puis vient le marché réalisé : les personnes qui franchissent effectivement le pas.
Dans le cas de la cohabitation intergénérationnelle, l’écart entre ces trois niveaux est immense.
Et cet écart ne disparaît pas avec davantage de communication sur les besoins.
C’est l’un des fondements du modèle STS.
Un marché n’existe pas seulement parce que des personnes ont un besoin.
Il existe lorsque suffisamment de personnes peuvent envisager une solution sans avoir le sentiment qu’elle menace leur équilibre, leur identité ou leur liberté de décision.
La cohabitation intergénérationnelle n’est donc pas un petit marché parce que les besoins seraient faibles.
Elle reste limitée parce que la décision demandée est beaucoup plus engageante qu’elle n’en a l’air.
Les frictions sont trop importantes pour passer au delà da la motivation.

Une chambre peut être libre.
Le senior peut être seul.
Le jeune peut chercher un logement.
Et malgré tout, aucun marché ne se déclencher.
Car entre une solution utile et une solution acceptable pour soi, il reste parfois presque tout le chemin à parcourir.

