Prévention santé : pourquoi elle touche les convaincus

Prévention santé pourquoi elle touche les convaincus

La prévention est une bonne idée.

Tout le monde est d’accord.

Mieux vaut agir avant.
Mieux vaut éviter la chute que réparer la fracture.
Mieux vaut bouger avant de perdre sa mobilité.
Mieux vaut prendre soin de sa santé avant que le corps impose ses limites.

C’est logique.

Mais le marché ne répond pas toujours à la logique.

C’est même tout le problème.


Les convaincus viennent

Quand on organise une conférence sur la prévention, qui vient ?

Les convaincus.

Ceux qui font déjà attention.
Ceux qui lisent déjà les articles santé.
Ceux qui marchent déjà.
Ceux qui veulent comprendre comment mieux dormir, mieux manger, mieux vieillir.

Ils viennent parce qu’ils sont déjà dans la décision.

Dans le modèle STS, ce sont les activés.

Ils ont déjà accepté l’idée centrale :

“Ce que je fais aujourd’hui peut influencer ma santé de demain.”

Pour eux, le mot prévention est positif.

Il signifie : anticipation, intelligence, responsabilité, liberté future.

Mais pour les autres ?


Les autres ne viennent pas

Les autres ne sont pas forcément ignorants.

Ils ne sont pas forcément négligents.

Ils ne sont pas forcément inconscients.

Ils sont souvent ailleurs.

Dans une autre représentation d’eux-mêmes.

Ils se disent :

“Je vais bien.”
“Je ne suis pas concerné.”
“On verra plus tard.”
“Je n’ai pas envie qu’on me parle de ça.”
“Je ne veux pas entrer dans un monde de maladies, de risques et de fragilité.”

Et souvent, ce sont justement ces personnes-là qui auraient le plus besoin de prévention.

C’est le paradoxe.

La prévention attire ceux qui sont déjà prêts à prévenir.
Elle laisse à distance ceux qu’elle devrait le plus aider.


Le problème n’est pas seulement l’offre

On pense souvent qu’il faut créer plus d’actions.

Plus d’ateliers.
Plus de campagnes.
Plus de brochures.
Plus de messages de sensibilisation.

Parfois, c’est utile.

Mais ce n’est pas toujours suffisant.

Parce que le vrai problème n’est pas toujours l’offre.

Le vrai problème, c’est la décision.

Une action de prévention peut être utile, bien conçue, scientifiquement fondée, gratuite, accessible… et ne pas déclencher de décision.

Pourquoi ?

Parce qu’avant de décider, une personne interprète.

Elle ne se demande pas seulement :

“Est-ce bon pour moi ?”

Elle se demande aussi, souvent sans s’en rendre compte :

“Qu’est-ce que cela dit de moi si je participe ?”

Et c’est là que tout change.


Le mot “prévention” n’est pas neutre

Prévention de quoi ?

D’une maladie.
D’une chute.
D’une perte.
D’un déclin.
D’un risque.
D’une dépendance.

Le mot prévention regarde vers ce que l’on veut éviter.

Il parle de menace.

Il parle de futur problème.

Il parle de fragilité possible.

Pour une personne déjà activée, ce n’est pas gênant.
Elle comprend l’intérêt.

Mais pour une personne réfractaire, le mot peut créer une résistance.

Pas parce qu’elle refuse la santé.

Mais parce qu’elle refuse l’identité qui va avec.

L’identité de quelqu’un “à risque”.
L’identité de quelqu’un qu’il faudrait surveiller.
L’identité de quelqu’un qui commence à devoir faire attention.

La prévention ne déclenche pas seulement une réflexion.

Elle déclenche une image de soi.


On croit parler santé. On parle identité.

C’est l’un des grands angles morts des politiques et des offres de prévention.

Elles parlent souvent de bénéfices sanitaires.

Mais les personnes entendent autre chose.

Elles entendent :

“Vous vieillissez.”
“Vous êtes vulnérable.”
“Vous devriez changer.”
“Vous devriez être raisonnable.”
“Vous devriez écouter les experts.”

Or beaucoup de personnes ne veulent pas être raisonnables.

Elles veulent rester libres.

Elles veulent rester elles-mêmes.

Elles veulent continuer à vivre sans se sentir enfermées dans une catégorie.

C’est particulièrement vrai sur le marché des 50 ans et plus.

Le vieillissement crée des besoins.
Mais il ne crée pas automatiquement des décisions.


Le risque ne suffit pas

On peut expliquer le risque.

On peut le mesurer.

On peut montrer des chiffres.

On peut dire qu’il vaut mieux agir tôt.

Mais l’information ne suffit pas toujours à faire décider.

Sinon, tout le monde ferait du sport.
Tout le monde dormirait mieux.
Tout le monde mangerait mieux.
Tout le monde anticiperait sa santé.

Ce n’est pas le cas.

Parce qu’une décision n’est pas seulement une conclusion rationnelle.

C’est une autorisation intérieure.

Une personne agit quand l’action devient compatible avec l’image qu’elle a d’elle-même.

Si la prévention menace cette image, elle sera évitée.

Même si elle est utile.

Même si elle est gratuite.

Même si elle est nécessaire.


Il ne faut pas abandonner la prévention

Ce serait une erreur.

Le mot prévention reste utile.

Il parle aux institutions.
Il parle aux professionnels.
Il parle aux personnes déjà engagées.
Il structure les politiques publiques, les programmes, les financements.

Mais si l’objectif est de toucher les publics réfractaires, il faut accepter une chose :

Le mot prévention n’est peut-être pas la meilleure porte d’entrée.

Pour certains publics, il faut entrer autrement.

Pas par la peur.

Pas par le risque.

Pas par le déclin.

Mais par ce que la personne veut garder.


Garder plutôt qu’éviter

Garder son énergie.

Garder sa mobilité.

Garder son équilibre.

Garder sa liberté.

Garder sa capacité à décider.

Garder son envie.

Garder son rythme.

Garder la possibilité de faire ce que l’on aime.

C’est le même sujet.

Mais ce n’est pas le même monde mental.

“Prévenir la perte d’autonomie” ne produit pas la même image que :

“Rester libre plus longtemps.”

“Prévenir les chutes” ne produit pas la même image que :

“Rester solide sur ses jambes.”

“Prévenir le déclin cognitif” ne produit pas la même image que :

“Garder un esprit vif.”

La première formulation parle du problème.
La seconde parle de la vie que l’on veut continuer à vivre.


La prévention doit devenir désirable

C’est probablement l’un des grands défis du vieillissement.

Pas seulement informer.

Pas seulement sensibiliser.

Pas seulement rappeler les risques.

Mais rendre l’action désirable.

Rendre l’action compatible avec l’identité des personnes.

Rendre l’action simple à accepter.

Rendre l’action décidable.

C’est là que le modèle STS apporte une lecture différente.

Sur le marché des seniors, le sujet n’est pas seulement :

“De quoi les personnes ont-elles besoin ?”

Le sujet est :

“À quelles conditions acceptent-elles de décider ?”

Et parfois, la réponse est inconfortable.

Elles acceptent de décider quand l’action ne les enferme pas dans une image de fragilité.

Elles acceptent de décider quand elles peuvent rester dans une image de liberté, de maîtrise, de continuité et de dignité.


Le vrai défi

Le défi de la prévention n’est pas de convaincre les convaincus.

Ils sont déjà là.

Le défi est de parler à ceux qui ne viennent pas.

Ceux qui ferment la porte.

Ceux qui disent “plus tard”.

Ceux qui ne veulent pas savoir.

Ceux qui refusent de se voir comme concernés.

Ceux qui, statistiquement, sont parfois les plus exposés.

Pour les toucher, il ne suffit pas de mieux expliquer.

Il faut changer la porte d’entrée.

Moins de risque.
Plus de liberté.

Moins de déclin.
Plus de continuité.

Moins d’injonction.
Plus de désir.

Moins de “prévention”.
Plus de “je veux continuer”.


Conclusion

La prévention est nécessaire.

Mais le mot prévention ne suffit pas.

Il touche ceux qui ont déjà accepté l’idée du risque.

Il rassure ceux qui croient déjà à l’anticipation.

Il mobilise ceux qui sont déjà prêts.

Mais pour les publics réfractaires, il peut activer exactement ce que l’on cherche à éviter : la distance, le refus, l’évitement.

Le problème n’est donc pas seulement de faire plus de prévention.

Le problème est de rendre la prévention acceptable pour ceux qui ne veulent pas se sentir concernés.

Et peut-être que la meilleure prévention ne commence pas par dire :

“Protégez-vous contre ce qui pourrait arriver.”

Mais plutôt :

“Gardez plus longtemps ce qui compte pour vous.”

C’est là que la décision commence.